secret

Ca commence par des articles de presse, début février 1959. Chaque jour un mort fait la une, et pendant ce temps la police est en grève. Chaque nuit. L’intrigue nous est donnée ainsi, et son déroulement, sa chronologie par la même occasion. On a déjà les victimes, l’ordre des morts, la forme des décès (strangulation). Nous manque l’assassin. Mais surtout ses mobiles et comment il fait. Et puis, avant que l’action ne démarre encore, un délai de nouveau. D’autres articles, qui ne concernent pas les assassinats. Simplement le décor ainsi planté. Et l'atmosphère. La société montrée dans ses errements : Indochine, bidonville, immigration et politique, misère affective, peine de mort. Mais aussi le bain culturel avec la chronique ciné des films de la période. Décidément cette bd tarde à démarrer. Elle se fait désirer. C’est déjà, d’emblée, un ovni. Cela Tardi nous y a accoutumé. Celui qui avait dynamité les planches à ses débuts tente là encore une fois de court-circuiter les schémas narratifs, de nous plonger à la fois dans le feuilleton polar (premier mode de parution du récit), le reportage illustré et la bd roman. Ca donne un machin improbable, sobre en apparence, mais révélant une mécanique diablement subtile et retorse.

Ca commence ensuite (si si : c’est possible) par une scène épouvantable. Des dialogues aberrants. Une situation déplorable. Du boulevard tout ce qu’il y a de pire. Et on va suivre, avec le meurtrier, la future première victime, qui, on se le dit tout net après cette ouverture, l'a bien cherché quand même. C’est la générale. Demain, avec ce brouillard et la grève des flics, le cabotin y passera. Et il y passe. Malgré un premier élan pour s’enfuir, il devint docile, et ne profère qu’un « c’est ridicule » au moment de se faire étrangler. L’étrangleur a tué, mais nous ne savons pas comment. Nous le suivrons à chacun de ses crimes, par le biais d’Alphonse, un gamin de douze ans qui l’accompagne dans ses virées meurtrières, oscillant entre l’horreur des morts et le désir de comprendre le truc. Car l’étrangleur se pose comme un mage autant qu'un illusionniste, et Alphonse est en quête de son pouvoir, désir hypnotique de puissance et pulsion morbide étroitement mêlées.

L’objet du récit, le roman noir, se déplace alors vers le récit lui-même, le contaminant et en faisant le lieu même de l’enquête menée par le lecteur. Et c’est là que cette bd se révèle proprement géniale (n’ayons pas peur des louanges). Car le truc, nous aussi lecteurs nous le cherchons. Et l’on a le sentiment tout du long qu’on ne nous le donnera pas. Si l’on connaît d’avance l’ordre des meurtres, la résolution de l’affaire est laissée dans le floue. Et pour cause : le récit ne se finit pas vraiment. Ou plutôt il n’arrête pas de se finir et à chaque fois on a le sentiment de s’être fait avoir, comme lors d’un tour de magie. Pas moins de huit fois le mot fin inscrit dans une case de la bd. Et même lorsqu’on a le fin mot de l’histoire, le mot fin se dérobe encore et toujours, et relance l’histoire, dans une sorte de délire hallucinogène, comme si en fin de compte n’importait que la reprise, c’est-à-dire le fait de recommencer la bd pour se rendre compte exactement de la nature de la supercherie, pourtant si apparente dès le début. Les niveaux de lecture s’emboîtent tout au long de l’histoire, et la mise en abyme, procédé réflexif, est affiché d’emblée, par les journaux et par la présence de ce livre qu’il ne faut surtout pas lire, seul écrit de l’Etrangleur et potentiel source de son pouvoir, refusé par tous les éditeurs auxquels il fut soumis, mais joué en acte dans le récit offert au lecteur.

Ainsi, comme le dit la quatrième de couverture: « Achetez ce livre, vous ne le regretterez pas ! ». Quoi ?... Ah bon c’est le contraire qui est écrit ? Faut que je le relise alors…