Pour le moment s'ébauche un constat en demi-teinte.

Tout d’abords, malgré le coté « chef d’œuvre attendu »que suggère le gros buzz autour de Berserk, j’ai une annonce à faire : les deux premiers tomes sont nuls. Et moches. Ces bases expéditives étant posées, justifions puisqu’il le faut.

Certains membres dont je ne citerais pas le nom étaient à mes cotés lors de la lecture, et mes interjections résument assez bien le propos. « Oh, une méduse moche » « oh, un homme-chenille tout gore » « Oh, un festival de pseudopodes gluants » « c’est quoi cet elfe rigolard qui se balade à poil » « celle-là est blonde est délicate, elle va crever c’est sur » « le héros il découpe tout. Et même le reste.» je force le trait, n’ayant fait que deux ou trois commentaire, mais le constat est posé :

Berserk démarre avec un héros solitaire, ténébreux et apparemment invincible armé d’une épée géante qui , de l’aveu de tous les protagonistes, semble plus destinée à la cuisson des crêpes qu’à la baston. Escorté d’une caution humoristique incarnée par une version androgyne  et bavarde de la fée clochette, Guts puisque c’est son nom, parcours un pays hostile en combattants des monstres gélatineux ad nauseam pendant des pages et des pages de pure boucherie brouillonne. Pas franchement bandant comme point de départ.

Heureusement, à partir des tomes trois et quatre, ça commence à prendre forme, et l’ami Guts lâche les monstres pour nous offrir un long flash back. Nous apprenons donc ses origines, forcément bien tragiques, hein, on ne devient pas un guerrier sans en baver un minimum, tous les personnages de SDK vous le diront entre deux techniques ultimes. Mais heureusement le passé de Guts est d’une autre trempe. La tragédie-pour-rire extrêmement linéaire qui est le lot quotidien de la bande à Kyo n’a rien à voir avec l’histoire de Guts. Dégraissée de ses méduses multicéphales  Berserk prend alors une autre dimension, autrement fouillée et passionnante. On rencontre le fameux Griffithe, la non moins fameuse Casca, et au fil des pages, on est saisis, suspendus à la lecture. Bien sûr, on le sait, ça va merder. Personnellement j’ai beaucoup entendu parler de Berserk avant d’avoir les livres entre les mains, et nombres des événements à venir ne seront plus, dès ce stade de lectures, des surprises, d’autant que l’auteur n’a fait aucun mystère de l’évolution de la relation Guts/Griffithe. Néanmoins, le charisme de ce dernier est tel qu’on le suit avec attention tout en sachant que son ambition le poussera à une métamorphose rien de moins qu’inéluctable. Et pourtant le suspens et l’empathie fonctionnent, tout ça malgré un design qui élève la micro-bouche au rang de critère de beauté ultime, chapeau !

L’évolution de la troupe des faucons est donc réellement absorbante, Guts est devenu plus sympathique et profond, et se voit seconder d’une galerie de personnages secondaires un peu attendue mais toujours efficace.

Pourtant, toute cette partie n’est pas exemple de défauts. Malgré tout le charisme et la sympathie qu’il parvient à lui insuffler, le traitement de Casca est relativement inégal. On notera  notamment une vision assez fantasque des effets des règles sur les super-guerrières, largement instrumentalisée pour faire évoluer ses relations avec Guts, donc on pardonne. A cela s’ajoute l’épisode assez longuet du combat de l’Apôtre singe, qui cumule un certain nombre de grosses bourdes. Pour résumer, il était déjà moche et malsain avant (il aime violer de pauvres paysannes blondes et empaler ensuite leur cadavre au bout de pics, si ce n’est pas un comble) mais pour rendre le propos plus subtil, on va lui faire subir un super level-up. Il va du coup avoisiner les vingt mètres de haut, se doter d’organes superfétatoires (bouche surnuméraire et yeux disséminés sur son poitrail velu) et d’un gout exquis (une langue-phallus, comme c’est mignon). S’ensuit bien sûr un remake hentaï de king-kong ou il entreprend de faire subir les derniers outrages au seul personnage féminin fouillé de l’histoire, avant de se faire dégommer la tronche par le héros, de feindre la mort, et de revenir finalement à la charge (si ce n’est pas une péripétie scénaristique éculée…)

Au-delà d’un goût certain pour le gigantisme raté et le tentacle rape, qu’on retrouvera dans la scène de l’éclipse du tome 13 tout cela est-il bien nécessaire ? Je vois déjà à l’horizon pointer l’argument ultime : « Berserk, c’est pas pour les jouvenceaux, et la pré-pub se fait dans Young animal, fillette, t’étais prévenue ». Ou en version un brin plus pensée que «  cela maintient la cohérence d’un univers sombre, avec une mise de scène de fantasmes idoines à l’occasion ect »… certes, mes enfants, mais exposer l’horreur n’a d’intérêt que si on la questionne, et il arrive à Berserk d’oublier tout questionnement pour plonger joyeusement dans une dialectique de la découpeuse à jambon, plus anarchique que réellement dérangeante. Ou dans le titillement des bas instincts de son lectorat, à ce sujet je vous le demande, puisque j’en arrive au tome 13: combien de pages (cad beaucoup) complaisantes, (cad toutes) pour le double-viol de Casca ? Et en quoi est-ce nécessaire au propos ?

C’est là tout le paradoxe d’un manga qui se veut mature mais reste furieusement adolescent dans le traitement. L’empathie avec Guts qui devrait se dégager des pages et expliquer son basculement est freinée par une forme qui me semble mal adaptée au contenu. Ni le trait absolument pas réaliste quoique fouillé, ni la débauche de monstres, et de gore ne permettent de questionnement : tout cela n’est jamais qu’une affaire de trolls un peu gluants, après tout. Ce coté invraisemblable, associé au manque de discernement dans la démonstration et à la mise en scène démesurée ("alors là ça va être géant et moche et sombre, coco…") font qu’à ce stade de lecture Berserk n’est pas encor le chef-d’œuvre promis, mais bien une œuvre inégale qui alterne moments mieux que réussis et séquences pires que pataudes.